Vente Privée juin 2017

Saturday, 8 March 2008

Entretien

Exposition du 21 mars au 21 mai 2008
vernissage le jeudi 20 mars à 18h00



Q — Il y a cette femme qui regarde tes dessins et qui me dit « j’ai déjà vu ça aux Beaux-arts ». Ce qui évidemment m’étonne parce que les Beaux-arts et toi… ça n’a pas été une grande histoire d’amour… J’ai l’impression que dès qu’elle voit un « nu » elle pense académisme pour peut-être ne pas écouter ce qu’elle a sous les yeux. Pourrais-tu lui expliquer la différence entre un « nu » et un « nu » ?

R — Difficile de répondre, je ne pense pas qu’on puisse expliquer. Difficile parce que comment savoir quelle idée se fait chacun de l’art en général, et du dessin en particulier ? Que voit-on ? Comment ? Le goût n’a d’autre préalable que le plaisir ou déplaisir que l’on peut en retirer. Hier, là, je ne voyais aucune nuance, mais maintenant en m’y attardant davantage, si… c’est un peu comme quand on entre dans une pièce peu éclairée, au début c’est le noir complet, puis les pupilles se dilatent, des éclats estompés détachent une silhouette du fond ; fond qui d’abord est bleuté et gris puis ensuite se voit perlé d’ocres, et enfin, il annonce de façon indécise une poussière dorée entourer la figure à contre-jour, si on peut appeler cela contrejour, c’est seulement alors que nous nous tournons vers ce lieu hors cadre, la lumière vient de là, l’autre pièce est éclairée, on devine le beau temps dans le jardin, mais ici l’ombre demeure, Rembrandt reste. Impossible d’expliquer, on ne peut pas se substituer au corps de l’expérience, au séjour d’autrui.

« J’ai déjà vu ça » peut vouloir dire plusieurs choses et en connoter quantité d’autres. Dans le contexte, d’après ce que tu me dis, pour elle la connotation était négative. Mais pour cela il y a plus simple, on peut ne pas aimer ce que je fais.

Quant au dessin, il y a un seul lieu. Pour dessiner il faut aller là. C’est ce qui sépare l’art de la simple expression subjective. On peut se défouler ça peut soulager, pour l’art il faut repasser, refaire le chemin. Il faut y aller. Est-ce à dire que celui ou ceux qui peignirent la grotte de Chauvet 30 000 ans avant notre ère et, par exemple, Watteau au XVIIIe siècle, ont dû aller au même endroit pour y faire trait ? La réponse est, oui. Quand ils ont découvert la grotte, la qualité artistique du dessin était telle qu’un nom leur est venu à l’esprit, celui de Michel-Ange. Du « déjà vu ». Là nous parlons de 30 000 ans. Ceci me fait penser à ce que Barthes posait comme question, question que selon lui chacun devait se poser — de qui suis-je contemporain ?



Il y a du dessin parce qu’il y a du trait, comme pour la voix dans le chant il y a tessiture. Le trait c’est comme les empreintes digitales, quelque chose d’unique en chacun. Seulement, on a beau l’avoir ce trait, encore faut-il acquérir, il faut y aller.

Avant qu’un dessin puisse voir le jour, des choses se sont inscrites en nous, traces, marques, stigmates, reliquats, legs d’un jour sur terre. Artiste ou pas. C’est cet amont que le dessin est censé rencontrer ; c’est vers cet amont que le dessin reste tourné. Dans le dessin il en va de ce que Proust disait au sujet du livre : « Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, c’est notre seul livre. Non que ces idées que nous formons ne puissent être justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont vraies. Seule l'impression, si chétive qu'en semble la matière, si insaisissable la trace, est un critérium de vérité, et à cause de cela mérite seule d'être appréhendée par l'esprit, car elle est seule capable, s'il sait en dégager cette vérité, de l'amener à une plus grande perfection et de lui donner une pure joie. » Pour ajouter ensuite (nous sommes dans le « Temps retrouvé ») « Ainsi j’étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes pas libre devant l’œuvre d’art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que préexistant à nous, nous devons, à la fois parce que qu’elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, le découvrir. » Michel-Ange disait la même chose de son marbre.

(Lire la suite dans le blog de l'exposition : http://boisetcharbontoulouse.blogspot.com/ )







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